Jean Jouzel : « Penser sur le temps long et assumer une responsabilité envers les générations futures »
Temps long, rigueur méthodologique, transparence : pour l’éminent climatologue Jean Jouzel, ces exigences sont communes à la recherche climatique comme au stockage géologique profond. Au terme de sa visite du Laboratoire souterrain en octobre 2025, le chercheur partage ses impressions et met en perspective les enjeux de confiance et de pédagogie qui traversent ces deux domaines.
Vous avez visité le Laboratoire souterrain pour la première fois. Quelles impressions en gardez-vous ?
Jean Jouzel : « C’était une journée dense, et pour moi une vraie découverte. Ce qui m’a frappé, c’est le caractère très systématique et méthodique de l’approche. On avance pas à pas, sans se précipiter, et c’est indispensable pour un projet qui s’inscrit sur un temps aussi long. J’ai été marqué par la rigueur avec laquelle la question du stockage est abordée. Je ne suis pas assez spécialiste du sujet pour avoir une opinion tranchée, mais j’ai trouvé la démarche sérieuse. »
Dans les sciences du climat comme pour le stockage des déchets radioactifs, on se projette loin dans le futur. Comment jugez-vous l’approche de l’Andra ?
J. J. : « Je trouve positif que le temps soit pris pour avancer, poser les choses et répondre aux questions légitimes, y compris celles des opposants. C’est d’ailleurs sain qu’un projet de cette ampleur fasse l’objet de telles interrogations. Il faut aussi savoir faire preuve d’humilité et ne pas hésiter à prendre du recul. Je me souviens encore, quand je suis arrivé au CEA, qu’on me disait qu’il n’y avait qu’une chance sur un milliard d’avoir un incident nucléaire majeur… et nous en avons finalement eu trois depuis. On disait également que la fusion arriverait dans cinquante ans, et on tient toujours le même discours des décennies plus tard. Cela montre qu’il faut rester prudent, ne pas surestimer nos connaissances. »
Vous êtes un spécialiste du climat du passé. Connaissez-vous l’histoire climatique du secteur de Bure ?
J. J. : « Des spécialistes du climat du passé ont travaillé sur l’histoire de la région, notamment il y a une trentaine d’années. On est ici à proximité des zones très froides du dernier maximum glaciaire, ce qui en fait un secteur intéressant. Des études ont été menées sur des échelles de temps millénaires. Comprendre le passé est important : cela donne un regard utile pour envisager le futur, notamment pour un projet comme Cigéo. »
Quel rôle le nucléaire peut-il jouer dans la transition énergétique ?
J. J. : « Lorsque les infrastructures sont déjà en place, le nucléaire contribue à produire de l’électricité décarbonée. Mais à l’échelle mondiale, seule une petite partie des pays utilise cette énergie. Ainsi, si nous réussissons la transition énergétique au niveau planétaire, ce sera en très large majorité grâce aux énergies renouvelables. Le nucléaire ne peut être l’unique solution. »
Vous êtes très actif dans les médias pour parler des conséquences du changement climatique. Pensez-vous que la science est en péril ?
J. J. : « C’est un phénomène qui me soucie beaucoup. Les faits, sur le climat en particulier, sont pourtant très clairs. Je pensais qu’une fois que les gens ressentiraient réellement les conséquences du changement climatique en cours, notre discours serait plus facilement accepté. Or il est devenu perceptible plus tôt que prévu, notamment du fait des événements extrêmes, et malgré cela le climatoscepticisme augmente. C’est une façon de ne pas regarder la vérité en face. Les gens comprennent que nous nous trouvons au pied du mur mais ils préfèrent se dire que le mur n’existe pas. »
Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans cette défiance ?
J. J. : « Ils jouent un rôle très important. Il est beaucoup plus facile d’y affirmer n’importe quoi que de rétablir la vérité ensuite. Les arguments avancés contre la science ne tiennent souvent pas la route, mais ils circulent très vite. Ainsi, les fausses informations se propagent rapidement, et leurs correctifs ne sont pas autant repris et partagés. »
Comment faire face à cette remise en cause de la science ?
J. J. : « Je n’ai pas de solution miracle. À part rappeler les faits, encore et toujours. Les quinze prochaines années vont déterminer les températures de la fin du siècle, c’est capital de le dire. Il faut continuer à expliquer, même si c’est difficile. »
Le stockage géologique profond fait l’objet d’un large consensus dans la communauté scientifique internationale, même si des débats persistent et que l’opposition existe. Voyez-vous des parallèles entre les contestations sur le climat et celles autour de Cigéo ?
J. J. : « Dans les deux cas, il y a la nécessité de convaincre. Pour le climat comme pour le stockage géologique, il faut expliquer, répondre calmement aux questions, accepter la contradiction. C’est à ceux qui portent la parole scientifique de devoir argumenter. Les questions sont souvent légitimes, et il faut y répondre de manière claire et sereine. »
Au-delà des aspects techniques, qu’est-ce que ce type de projet vous évoque ?
J. J. : « Le climat et le stockage géologique sont deux domaines très différents, mais ils partagent une même exigence : penser sur le temps long et assumer une responsabilité envers les générations futures. »
Jean Jouzel, en bref
Né le 5 mars 1947. Paléoclimatologue français, ancien vice-président d’un groupe de travail du Giec. Lauréat de nombreux prix scientifiques, notamment le prix Vetlesen, considéré comme la plus haute récompense pour les sciences de la Terre.