Avant Cigéo, des fouilles archéologiques pour éclairer plus de 5 000 ans d’occupation humaine
Une vaste campagne de fouilles archéologiques débutera le 6 juillet, pour une durée de 18 mois à deux ans, sur les emprises liées à Cigéo autour du Centre de Meuse/Haute-Marne. Stéphane Sindonino, archéologue à l’Inrap, expose les attentes.
Après la campagne de diagnostics archéologiques menée entre 2015 et 2016, des fouilles approfondies ont été prescrites par les services de l’Etat. Celles-ci seront lancées le 6 juillet, pour 18 mois à 2 ans, et pourraient permettre d’écrire plus précisément l’histoire des lieux sur plus de cinq millénaires. Explications avec Stéphane Sindonino, directeur adjoint et technique à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), l’organisme en charge de cette opération d’envergure.
Qu’aviez-vous retrouvé lors des diagnostics ?
Les diagnostics ont porté sur plus de 300 hectares sur la plateforme descenderie de Cigéo. On a mis en évidence des vestiges datés du Néolithique au haut Moyen Âge : une enceinte néolithique dont on ne comprend pas encore bien la fonction, probablement défensive, des habitats de l’âge du Bronze et de l’âge du Fer, plusieurs villas gallo-romaines pour l’Antiquité, et un village avec un cimetière pour le haut Moyen Âge. Sur ce plateau, on a donc une occupation qui commence vers 3 500 avant J.-C. et qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Cela représente plus de 5 000 ans d’histoire.
Vous attendiez-vous à ce type de découvertes ?
On est sur un territoire mal connu, avec peu d’opérations archéologiques. Tant qu’on n’a pas mené de diagnostic, il est difficile de quantifier et de connaître le potentiel d’un secteur. On est allés sur le terrain sans idées préconçues, sans savoir ce qu’on allait trouver.
Qu’est-ce qui, personnellement, vous a marqué, lors de ce diagnostic ?
A l’époque, je me souviens avoir été surpris par la densité de sites. Mais pas seulement : j’avais également trouvé remarquable l’état de conservation des sites antiques. On a des villas gallo-romaines avec de beaux murs en pierre de taille en bon état. Ces bâtiments ont peu souffert de l’érosion, et se sont effondrés d’eux-mêmes, abandonnés par la population, mais ils n’ont pas été violemment détruits, comme on le voit parfois.
Pourquoi les fouilles sont-elles indispensables pour aller plus loin ?
Le diagnostic donne une vision très partielle : il ne porte que sur 10 % du terrain. On peut donc passer à côté d’éléments importants ou se tromper dans les interprétations. On pourrait par exemple ne pas tomber sur la tour Eiffel à Paris, ou n’en voir qu’un pilier sans comprendre son utilité. Ce qu’on pense être une villa gallo-romaine s’avérera peut-être un sanctuaire ; pour l’âge du Fer, ce que l’on interprète comme de l’habitat pourrait aussi correspondre à des bâtiments de stockage. Avec la fouille et l’ouverture de grandes surfaces, on va pouvoir dater, comprendre, quantifier, et mieux cerner les activités humaines sur le site.
Vous attendez-vous à des sites plus prometteurs que d’autres ?
La zone de fouilles comporte déjà les espaces les plus prometteurs. Le diagnostic permet de repérer les sites où il peut y avoir des enjeux, et d’exclure ceux qui n’en ont pas. Après le diagnostic, nous avons établi un rapport, et c’est sur la base de ce document que le Service régional de l’archéologie, service de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac), avec la commission interrégionale de la recherche archéologique, décident des zones à fouiller.
Que permettront concrètement les fouilles à venir ?
La fouille va nous donner une vraie vision des anciens habitants du territoire et de leur quotidien. On va pouvoir mieux comprendre l’enceinte néolithique, décaper une grande partie de l’espace enclos et voir quelles activités s’y tenaient. On pourra aussi mieux cerner les villas gallo-romaines, les bâtiments à vocation artisanale ou agricole, et comprendre plus finement l’organisation des sites, puisqu’on aura cette fois une vision plus exhaustive.
Qu’espérez-vous retrouver ?
Pour chaque époque, on attend des objets différents. Au Néolithique, cela peut être des outils en pierre taillée ou polie, des céramiques, des objets de parure. Pour la Protohistoire, des poteries, des silex taillés, peut-être des parures en bronze. Pour l’Antiquité, on peut tomber sur des monnaies, des objets du quotidien, des fibules, des céramiques en grande quantité, des amphores venant d’Espagne ou d’Italie. Pour le haut Moyen Âge, de la poterie, de l’armement mérovingien ou des objets venus de Germanie ou des bords du Rhin. On pense surtout retrouver les objets du quotidien.
Avez-vous les compétences en interne pour étudier des découvertes couvrant autant de périodes ?
Oui, et c’est la chance que l’Inrap fasse cette fouille. Nous avons l’agrément pour toutes les périodes, de la Préhistoire à l’époque contemporaine. Nous avons en interne des spécialistes de tous les objets et de toutes les époques : céramologues, spécialistes des monnaies, des métaux, des os animaux et humains. On pourra donc étudier de manière exhaustive tous les objets récoltés lors des fouilles.
Même en cas de découverte majeure, cela ne remettrait pas en cause le projet ?
L’archéologie préventive permet justement de libérer les terrains. Pour comprendre les sites, on les démonte intégralement. Quand on a fini d’étudier le sol, on a transformé les archives du sol en archives scientifiques et numériques. À partir de là, l’aménageur peut disposer de son terrain. L’objectif est de comprendre les vestiges avant les travaux, pas de bloquer l’aménagement.
Ce site peut-il présenter un intérêt scientifique et historique au-delà de l’échelon local ?
Dans un premier temps, l’intérêt est local : on remet en avant l’histoire de populations dont on sait encore peu de choses. Mais l’apport sera aussi régional, parce qu’on est sur un secteur peu documenté. Et sur des surfaces aussi importantes, on ne peut pas exclure une découverte de portée plus large, voire un site inédit en archéologie. La belle surprise n’est pas exclue…